• christophegervot

Position du psychanalyste et logique du langage

Mis à jour : juin 16

« Notre demande d’amour est impossible à rassasier » (titre de l’intervention de Jean-Luc Mahé1, lors du deuxième après-midi d’étude clinique de l’Association de la Cause freudienne Val de Loire Bretagne (ACF-VLB), un samedi 1er février.

Ma vie personnelle éclaire, comme toutes celles de mes collègues, ma compréhension de la psyché humaine. Toute rencontre avec un être humain, même dans des situations qui sembleraient ne pas s’y prêter, me fait avancer dans la théorisation que je fais peut à peu de ce que peut être ma pratique de psychanalyste.

Je reçois des sujets autistes. Leur préoccupation est d’aimer. S’il ont appris quelques mots dans leurs parcours, ou beaucoup de mots, cela dépend, leur préoccupation est d’aimer. Sont-ils, sont-elles différents des sujets psychotiques ou des névrosés en cela ? Non, je ne le pense pas.

Ils peuvent sembler détester, craindre des situations et des images, et donc d’autres sujets présents et acteurs de ces situations, avec leur corps, leur image. Les corps, tous les corps de tous les êtres humains sont expressifs : nous exprimons tous quelque chose par nos gestes, nos expressions du visage, notre façon de nous vêtir, nos paroles. Si nous, les névrosés, nous comprenons ce que nous disons et voulons exprimer dans nos échanges de paroles avec les autres, d’où l’équivocité du signifiant pour l’autre n’est pas absente, ni pour nous quand nos paroles donnent lieu à des formations de l’inconscient tels que les lapsus, les mots d’esprits, pour ne nous en tenir qu’à nos paroles, car notre point de capiton du Nom-du-père, le signifiant de la loi pour nous, nous permet de lier le signifiant au signifié de façon stable, dans le cadre de la langue sociale, ce qui nous donne des repères pour mener nos vies, en revanche, les sujets psychotiques et les sujets autistes, du fait du manque d’un signifiant, le Nom-du-père en lieu de point de capiton, ne peuvent s’orienter dans la vie qu’en associant des situations de leurs expériences de vie à des signifiants, des mots, des sons.

Ces associations de situations ont lieu avec des signifiants pour les psychotiques (avec les effets de ces signifiants sur leurs inconscient et sur leur corps, grâce au moment qu’ils ont vécu de l’incorporation / introjection du signifiant (l’acceptation de la frappe signifiante qui a lieu lorsque le sujet se rend compte qu’il parle de lui et l’accepte, si quelqu’un le lui a signifié consciemment ou non – et le psychanalyste névrosé, en tout cas moi, peut le faire consciemment - c’est le principe de l’interprétation -, et c’est la nouveauté que j’introduis dans le champ de la psychanalyse).

Ces associations de situations ont lieu avec des mots pour les autistes, mais dans leur versant phonétique, de sons reconnaissables et mémorisables. Cependant, à la différence des sujets psychotiques, les sujets autistes ne peuvent pas ressentir dans leur corps, au cours de leur vie, l’effet de ces mots dans leur versant signifiant. Ils ne comprennent pas le sens des mots et des paroles que nous leurs adressons même si nous semblons converser avec eux. Un conversation avec un sujet autiste ne fait pas sens pour lui. Tout au plus, si nous répétons deux fois un mot dans cette conversation qui n’a pas de vérité effective dans sa dimension d’échange, le sujet autiste pourra l’associer avec la situation présente à ce moment-là pour lui. Il tentera de le mémoriser. Mais s’agit-il de ce que nous voulions lui dire ou de la lumière dans la pièce à ce moment ou autre chose ? Nous ne pouvons pas en être sûr, pensé-je il y a quelques secondes. En fait, si, nous pouvons dire que l’affect, la sensation, l’image que le sujet autiste avec qui nous essayons d’échanger verbalement, ce que nous nous appelons parler, ne peut en aucun cas résulter des signifiés que nous voulions transmettre par nos signifiants, de plus placés dans une chaîne signifiante compréhensible et intelligible et sensible pour nous névrosés, et sensible uniquement pour les sujets psychotiques (la sensibilité aux mots étant l’effet de l’introjection du signifiant, ce qui permet aux sujets psychotiques de faire fonction de psychanalystes et donc de mener des cures jusqu’au bout pour des patients névrosés, ce en quoi ils ne sont pas différents d’un psychanalyste névrosé qui est présent comme analyste avec son corps lui aussi, à la différence que celui-ci, grâce au point de capiton du Nom-du-père, peut logifier et comprendre les paroles que lui adressent ses patients autrement, ce qui tient uniquement au Nom-du-père, car pour lui, un signifiant seul fait sens. Il ne lui est donc pas nécessaire qu’une chaîne signifiante lui soit adressée, correspondant pour ses patients à des situation vécues, ressenties, aimées, détestées, pour qu’il puisse comprendre ce qui lui est adressé, et donc pour qu’il puisse interpréter correctement et produire des effets subjectifs chez ses patients s’ils confirment à leur tour l’hypothèse de l’interprétation et donc sa validité, d’où ses effets positifs dont ils pourront lui parler plus tard.

Un psychanalyste psychotique peut donc faire fonction d’analyste, mais ne peut pas reconnaître le Nom-du-père dans l’analyse de son patient sauf à en entrevoir la similitude avec l’enseignement de Jacques Lacan et ne peut donc pas le nommer comme tel s’il avait à être nommé dans la séance (le Nom-du-père est lui-même un signifiant seul), mais peut seulement en évoquer pour ce patient, suffisamment au fait de son existence grâce à sa formation théorique personnelle, les circonstances connexes, si ce faisant fonction de psychanalyste a suffisamment tourné autour de ce trou qu’est pour lui le Nom-du-père pour en apercevoir chez le patient névrosé l’occurrence qui lui manque à lui, faisant fonction de psychanalyste car sujet psychotique, même si longuement analysé.

Il ou elle ne peut en revanche transmettre le Nom-du-père à ses patients, ce qu’un psychanalyste névrosé peut faire, comme il le fait parfois dans la vie courante, en tant que névrosé. De plus, logiquement, un faisant fonction de psychanalyste, sujet psychotique, ne pourra pas interpréter consciemment un signifiant seul. Il aura besoin d’un chaîne signifiante dont il comprendra l’enchaînement métonymique. Or, le Nom-du-père est un signifiant seul, même si toujours intégré à une chaîne signifiante, car il doit être corrélé dans l’énoncé porteur de ce signifiant à sa justification, dans son versant de justice humaine. Ce faisant fonction interprète donc forcément le Nom-du-Père en fonction de la situation et de ses similitudes avec les situations qu’il a lui-même connues et analysées pendant sa psychanalyse personnelle. Avec un patient sujet psychotique, qui ne dispose pas de ce signifiant de la loi, le Nom-du-Père (c’est son signifiant manquant à lui, son trou à lui), ce faisant fonction de psychanalyste qui le reçoit en séance, n’aura pas l’occasion d’interpréter inconsciemment, voire avec une certaine crainte due à la rencontre avec la figure d’un père, ce qui ne lui sera pas adressé, sauf si ce patient a fait dans sa vie, par chance, et donc pas dans ses échanges avec son analyste qui n’en est pas capable, la rencontre avec un névrosé qui lui aura transmis déjà, le signifiant de la loi le sien, celui qui fera mouche en correspondant à ses valeurs.

Un psychanalyste névrosé peut, lui, reconnaître un signifiant seul de la loi pour ses patients, quand ceux-ci évoquent un épisode de leur vie où ils l’ont reçu mais refusé. Ou le reconnaître chez un patient névrosé qui lui, a accepté déjà dans sa vie un signifiant de la loi. Il peut reconnaître un signifiant de la loi, même seul, car il a accès, en tant que névrosé à la métaphore, c’est-à-dire à « un signifiant pour un autre ». Nous pouvons même dire que tous les signifiants de la loi découlent dans l’histoire de l’humanité, partout où un Nom-du-père a été produit pour un premier sujet, de ce premier signifiant pour ce sujet, et que tous les Noms-du-père sont des métaphores de ces premiers Noms-du-père produits par une parole, émise, puis des paroles échangées, localement et personnellement entre deux sujets, et que tous transmettent l’idée du respect de la justice pour l’être humain. D’où leur apparition dans les sociétés démocratiques constituées politiquement selon des conceptions laïques.

Un signifiant seul est évocateur pour un névrosé des signifiés (étant donné son accès à l’équivocité du signifiant, que l’on appelle couramment et dans les enseignements scolaires et universitaires la polysémie du mot) qu’il connais, d’expérience (quelle qu’elle soit, même d’enseignement, pour peu que différents sens lui soit expliqués), mais pour que le sens social d’un énoncé soit possible, et donc pour interpréter un patient pour le psychanalyste, il faut qu’il y ait au moins deux signifiants dans une même chaîne signifiante.

Le statut du signifiant seul, hors Nom-du-père, ce point de capiton qui fait qu’un signifié est donné au signifiant de façon fixe et permanente, est différent. Un signifiant seul, hors Nom-du-père peut être évocateur de sens, mais pas porteur de sens, car il est seul. Par conséquent il ne peut être compris par personne, compris au sens de signification à lui donner. Cette impossibilité de comprendre sa signification lui donne le pouvoir de couper court aux relations avec autrui qui soient de l’ordre de l’interprétation ou de l’effort de logique pour le comprendre.

Le statut de la lettre, lacanienne varie également en fonction du nombre de signifiants utilités et de leur nature.

La lettre écrite peut prendre sens dans une chaîne signifiante, donc à partir de deux signifiants, car elle peut être associée au sens de cet énoncé formé de deux signifiants.

La lettre écrite ne peut prendre sens dans une succession de deux noms composant un nom propre, ni dans aucun nom propre seul.

La lettre écrite cesse de prendre sens dans un signifiant seul, car il n’a pas de signification.

Jacques Lacan s’intéresse au nom propre dans son 'Séminaire, Livre IX, L'identification, (1961-1962)' non paru et consultable sur le site de Patrick Valas. Il cite notamment Bertrand Russel, mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue, homme politique et moraliste britannique, pour s’intéresser à sa définition du nom propre, et Lacan en dit : « c’est quelque chose qui en soi-même vaut qu’on s’y arrête, parce que c’est ce qui va nous permettre de saisir… (… ) … disons, cette part de méconnaissance impliquée dans une certaine position, qui se trouve être effectivement le coin où est poussé tout l’effort d’élaboration séculaire de la logique. »2. Et Lacan nous dit plus loin que c’est « du fait de l’absence de sens »3du nom propre.

Un nom propre ou un signifiant seul peuvent donc apaiser un sujet, et même les relations entre deux sujets. Il reste à signifier à ceux qui peuvent le comprendre que ces manifestations de harcèlement, de menace et de violences sont aussi interdites légalement et punies par la loi. Mais cela concerne davantage le versant expression publique de nos métiers, et non notre pratique de psychanalystes dans nos cabinets, car celle-ci exige le secret absolu.

Ayant accès aussi à la métaphore, et pas seulement à la métonymie, un psychanalyste névrosé peut comprendre qu’un signifiant seul, de la loi, est un Nom-du-père. Il peut le reconnaître et le situer dans l’énoncé qui le contient. « Ben Ali, dégage ! ». Quelle que soit la personne qui a prononcé – et ils et elles furent nombreux et nombreuses – cette protestation, pendant la révolution de jasmin, pendant le printemps arabe, si Ben Ali l’a ou l’avait reçu et ressenti comme l’expression de la justice humaine pour lui et pour d’autres - son peuple par exemple, ou pour d’autres, si le Nom-du-père lui manquait, ce que j’ignore - cette hypothèse reste une hypothèse fictionnelle pour moi, car je n’ai pas vécu en Tunisie-, comporte évidemment un signifiant de la loi humaine, un Nom-du-père : c’est le « dégage ! ». Nul besoin donc à un psychanalyste névrosé de connaître l’enseignement de Lacan pour analyser ce Nom-du-père, ou n’importe quel autre. Un névrosé, un psychanalyste névrosé, l’a admis pour lui-même au cours de son enfance, grâce à quelqu’un. Il le porte en lui, dans son inconscient, dans son corps. Ce signifiant, en tant que point de capiton (quand le signifié apparaît comme lié au signifiant de façon indéniable car juste), permet aux névrosés de comprendre mieux la réalité, de l’analyser mieux, d’y faire leur chemin et leur place plus facilement.

Psychanalyste pouvant permettre à des sujets autistes de sortir de l’autisme, je peux le faire car je peux, comme pour le Nom-du-père, isoler les signifiants seuls qui sont ceux que les sujets autistes prononcent pour parler d’eux-mêmes, ceux qui leur permettent d’incorporer, d’introjecter le signifiant, le leur, pour la première fois dans leur vie, et donc d’accepter la frappe du signifiant sur leur corps, sur leur appareil phonatoire, et donc d’accepter la castration langagière. Acceptant la castration langagière (le signifiant est incomplet, insatisfaisant, insuffisant, imparfait, ne traduit jamais le réel assez bien – ne le recouvre pas, diront et vivront dans la joie, à leur façon ces analysants vers la fin de leur analyse, en acceptant du même coup leur jouissance à eux-), les sujets, les patients se donnent les moyens d’accéder au langage, avec ses lois et les effets du signifiant. Avec l’accès au langage, c’est-à-dire au symbolique, ils peuvent s’orienter dans leur vie, comprendre la réalité et ne plus la subir seulement, la vivre comme menaçante. Il peuvent « grandir » sans crainte. Ils peuvent faire une psychanalyse réelle, avec ses bénéfices subjectifs. Avec l’acceptation du Nom-du-père, ces patients peuvent corréler la jouissance, le courant sexuel, avec le courant amoureux. Il peuvent avoir besoin pour ce faire d’une psychanalyse de plusieurs années, comme un sujet névrosé peut avoir besoin de le faire, comme un sujet psychotique peut vouloir le faire, pour résoudre les problèmes et questions que sa vie, son enfance, sa jeunesse, son âge adulte, lui ont posés là où il a vécu et avec qui il a vécu ou tenté de vivre.

Christophe Gervot, psychanalyste, écrivain, musicien, artiste conceptuel, traducteur et formateur, le 10 juin 2020.




Bibliographie

Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, Collection Le Champ freudien, 1981.

Lacan, J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions de La Martinière, Collection Le Champ freudien, 2013.

Lacan, J., Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, Paris, Seuil, collection Champ freudien, 2001.

Lacan, J., Le Séminaire, Livre IX, L’identification, 1961-1962, consultable en ligne sur le site de Patrick Valas. Non paru.

Lacan, J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris Seuil, collection Champ freudien, 1975.

Mahé, J.-L., : « Notre demande d’amour est impossible à rassasier », intervention lors du deuxième après-midi d’étude clinique de l’Association de la Cause freudienne Val de Loire Bretagne (ACF-VLB), un samedi 1er février.



Notes

1Jean-Luc Mahé est psychanalyste à Saint-Nazaire (44600)

2Lacan, J., Le Séminaire, Livre IX, L’identification, 1961-1962, non paru, consultable en ligne sur le site de Patrick Valas, p. 103

3Idem, p. 106

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