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Les traits de « comme si » sont ils révélateurs d’une structure ou d’un en-deça ?

Mis à jour : juin 16

Les traits de « comme si » sont ils révélateurs d’une structure ou d’un en-deça ?

commentaire du chapitre 4 des « comme si » d’Helen Deutsch : « Un type de pseudo affectivité »


Introduction


Helen Deutsch (1884-1982) a entre autres associé son nom à la recherche psychanalytique liée à certains de ses patients qu’elle nomma les « comme si ». Ces personnalités sont restées une sorte d’énigme, même si certains auteurs les situent du côté de la schizophrénie et pensent que l’issue des analyses avec ces patients est à inscrire dans l’identification à l’analyste. Mais est-ce là tout dire ? Helen Deutsch écrit longuement sur les développements et les enjeux psychanalytiques de l’accueil en analyse de ces patients. Suivons-la ici et posons nous avec elle la question de la « pseudo affectivité ». Est-elle révélatrice d’une structure, d’un point de structure ou d’un en-deça ?


Les traits descriptifs des personnalités « comme si »


Les traits les plus perceptibles de la personnalité des « comme si » sont, comme l’écrit Helen Deutsch : que « tout contact avec ces personnes, toute tentative de comprendre leur mode de vie et leur sensibilité procurent à qui les observe le sentiment irrépressible d’un « comme si » »1. Et « l’observateur profane », c’est-à-dire, selon Helen Deutsch, non psychanalyste ou pas assez au fait de questions de la sorte, « en vient toujours à un moment ou un autre à se poser une seule et même question stéréotypée (…) : « Qu’est-ce qui cloche ? » »2.


Cette question ainsi posée, peut avoir deux sens : ce peut être, premièrement, que « ce qui cloche » (le ou les symptômes) n’apparaît pas, ou semble absent. « On ne peut rien remarquer de maladif chez une personne de cette sorte : elle a un comportement tout à fait normal, des réactions intellectuelles et affectives parfaitement cohérentes et appropriées »3. Mais c’est sans doute une apparence, celle qui en fait des « comme si ». Si les névrosés et les psychotiques ont des symptômes, pourquoi les « comme si » n’en auraient-ils pas ?

Helen Deutsch. continue : « s’insinue entre elle (la personne « comme si » et les autres quelque chose d’insaisissable et d’indéfinissable »4. C’est là qu’est la place de ce qui cloche, même si on ne peut le définir de prime abord : « il y a pourtant chez elle quelque chose qui cloche »5.


Poursuivant son exposé sur l’une de ses patientes, Helen Deutsch note qu’un professeur de peinture la juge douée pour l’apprentissage de cet art (« (ses) toiles révélaient beaucoup de savoir »6) et dotée de capacités qui lui permettent d’avoir du « talent »7, mais que le « quelque chose qui cloche » est lui aussi bien présent, dans son aspect indéfinissable : « mais en même temps quelque chose le dérangeait » quelque chose qui signe pour lui « une inhibition intérieure qui, selon lui, pouvait être levée »8. Quand cette patiente qui n’a tiré, comme l’écrit Helen Deutsch, que des « résultats peu concluants »9de cette analyse entre dans la classe de ce peintre, celui-ci fait à nouveau le même constat : « certes, elle avait du talent et il avait été saisi par la vitesse avec laquelle elle s’était appropriée son type de techniqueet de sensibilité picturale »10(elle est douée pour les apprentissages, pour l’acquisition des savoirs et des savoir faire), mais « il constatait qu’il y avait chez elle quelque chose d’insaisissable (… ) et concluait sa lettre par cette question : « Qu’est-ce qui cloche ? » ».11 On peut mettre également la « rapidité et la facilité » avec laquelle « elle s’était conformée à son nouveau professeur »12du côté du conformisme et de la normativité des personnes « comme si ». Helen Deutsch continue : « leur travail présente des qualités formelles certaines mais leur production n’a pas la moindre originalité ; c’est toujours la répétition crispée – quoique habile - d’un modèle, sans la plus petite empreinte personnelle »13. Apprentissage possible donc, et même facilement, mais pas d’expression personnelle à travers leur travaux.


Une hypothèse sur les « comme si » au regard de leur position face à l’amour


Helen Deutsch met ces traits en rapport avec ce qui se passe dans leur vie personnelle dans leurs relations à leur entourage : elles « sont exactement du même ordre »14. Elles peuvent être « intenses et peuvent porter toutes les marques de l’amitié, de l’amour, de la compassion », mais « toutes ces relations sont dépourvues de la moindre trace de chaleur ; l’expression des sentiments ne subsiste plus que dans la forme et toute expérience intérieure a été éliminée. »15


Pour avoir fait mon analyse de névrosé né dans une famille où, dans mon entourage immédiat, les femmes étaient autistes, de névrosé grâce à mon père et à quelques hommes et femmes de ma famille, je reconnais, parce que mon analyse personnelle n’a pu se faire sans analyser mes relations à cette famille, dans cette présentation que fait Helen Deutsch de certains de ses patients, des traits autistiques dans les personnalités de ces derniers.

En effet, mon analyse m’a permis de comprendre que ces personnes, qui tiennent leur autisme de leurs constellation familiale, moins favorable que la mienne, sont nés et ont grandi dans des familles et des entourages où il était – et ce trait leur reste plus tard – plus favorable, pensent-ils, de se conformer, d’être adéquat, dans son comportement, dans son expression, aux traits des parents dont ils souhaitent obtenir l’amour, que ceux-ci ne leur donnent pas. Se conformer aux exigences des parents signifie, pour les personnes autistes, espérer obtenir enfin leur amour, à travers l’expression de celui-ci. C’est ce que Freud indique comme moment de l’enfance où les petits sujets apprennent les valeurs de ce qui est « bien » ou « mal » selon leurs parents dans la peur qu’ils sont de perdre -mais nous pouvons ajouter de ne pas recevoir – l’amour de ceux-ci. Mais ces parents sont eux-mêmes autistes et ne peuvent pas donner d’amour. L’affectivité de ces personnes qui attendent longtemps une marque d’amour de leurs parents ou d’un seul – cela suffirait – s’en trouve limité - « inhibée » écrit Helen Deutsch – et rendu impossible au-delà d’un attachement et d’une impossibilité de se séparer de ce parent. Se séparer, si cela leur était possible, leur permettrait de prendre un autre chemin dans la vie et pour leur personnalité, mais si aucune autre personne de l’entourage ne le lui permet, cela peut être impossible. Par exemple, si une mère préempte les décisions concernant son enfant, il faut qu’il existe la possibilité d’une distance suffisante pour cet enfant par rapport à sa mère pour qu’il puisse s’opposer, refuser, dire non, faire valoir sa voix/voie.


De même, les personnes « comme si », et les autistes souvent, sont doués pour apprendre, mais souvent par le moyen de la mémorisation, qui n’est pas vraiment une appropriation des connaissances et des savoir faire, dans le sens de faire sien quelque chose, une technique, une tâche, tout en y apportant son plus, sa touche personnelle.


L’appropriation d’un savoir, et non sa répétition, irait de pair avec ce que certains appellent l’appropriation du langage, c’est-à-dire, pour nous psychanalystes l’introjection du signifiant par l’acceptation de la frappe du signifiant sur le corps. Nous appelons cela aussi la castration langagière, car le corps s’en trouve affecté et le rapport au langage également. Qui dit introjection du signifiant – ce qui se passe quand une personne autiste parle enfin authentiquement d’elle-même et cesse de répéter – comme on le voit très clairement dans les médias de la part de nombreux intervenants – des formules (repérables) qui tiennent lieu de paroles mais qui n’en sont pas, pas des paroles pleines, comme le disait Lacan. La jouissance du blabla est un trait particulièrement autistique. Ces formules, ou ces circonvolutions, ces phrases inabouties, visent à ne pas dire le ou les signifiants qui parleraient de ces personnes, qu’elles accueilleraient comme leurs : c’est là le principe de l’introjection du signifiant. Les enfants qui commencent à parler dans une langue compréhensible de leurs parents ou d’un seul parent, et qui sont accueillis dans leur accès au langage par ceux-ci, l’un de ceux-ci ou quelqu’un de leur entourage – schéma d’accueil du signifiant introjecté reconnu par un autre, qui peut être le psychanalyste dans la relation analytique, s’en vont ensuite dans le monde comme des $, des sujets barrés, et peuvent continuer leur évolution, grâce à l’amour de la personne qui lui a permis ce changement. Ils ont dès lors accès aux lois du langage, la métonymie et la métaphore et à la fonction du signifiant. Ils parlent authentiquement. Ce que les autistesne font pas. Ils ont des symptômes, de par leur accès au langage, et non pas ce « quelque chose qui cloche » et qui semble indéfinissable. Ils peuvent faire une analyse. Notons aussi que si une personne autiste s’adresse à un psychanalyste qui peut confirmer l’introjection du signifiant, elle peut elle aussi ensuite faire une analyse, qui sera profitable vu que sa constellation familiale comportait une ou plusieurs personnes autistes, et donc était dommageable.


Il est fort probable que les personnes autistes, du fait de ce refus de parler authentiquement, ne peuvent aimer, et d’autant moins que leur enfance est marquée par la désaffection de l’amour qu’ils attendaient de leurs parents, où d’au moins un. Avec ce manque, qui ne leur donne pas confiance pour parler sans doute, ils restent toute leur vie dans l’avant parler, l’avant aimer. C’est pourquoi, dès lors, l’hypothèse que les personnes « comme si » soient des personnes autistes semble probable.


Notons que ces personnes autistes peuvent dans leur vie personnelle rencontrer quelqu’un qui leur témoigne de l’amour. Cela suffit a opérer un changement dans les traits de la personne concernée par cette marque d’amour. Elle prend confiance en elle. Elle peut tout aussi s’adonner à la parole et, soudainement, parler d’elle même, et même s’en apercevoir. Cela est parfois perceptible et même visible même sur les réseaux sociaux où il est très facile d’interagir. Il est possible aussi d’y « liker » quelqu’un, « d’aimer » quelqu’un et/ou son expression. Ces personnes semblent témoigner alors de faire l’expérience d’une vie différente, avec plus de jouissance, et même d’avoir accès temporairement à une forme d’amour. Est-ce l’amour dont sont capable les névrosés ? Probablement pas, premièrement parce qu’une personne autiste qui entre dans le langage autrement que par sa mémorisation et donc dans la parole, commence alors à vivre une partie de vie qui succède à une première partie où, n’étant pas entrée dans la parole, il et elle n’a/n’ont pas pu non plus accepter un éventuel signifiant de la loi, ce Nom du père qui l’aurait installéedans la névrose. Ce n’est pas l’amour dont sont capable les névrosés non plus parce que, si ces personnes autistes parlent enfin authentiquement d’elles-mêmes, par une parole pleine, en émettant avec leur corps un signifiant où elles se retrouvent, qui fait retour par la frappe signifiante et son effet sur le corps à nouveau, cela ne veut pas dire qu’une personne à qui elles ont parlé ainsi soiten position et en capacité de confirmer cette introjection du signifiant, ce qui veut dire l’introjection d’un signifiant, comme le font les parents qui disent à l’enfant : « Ah ! Tu parles, comme c’est bien ! » Avec une expression et un ton de parent aimant, et qui fait accueil dans le langage.


Je viens de décrire ce qui fait la différence entre un sujet névrosé qui peut avoir des symptômes du fait du refoulement, ce à quoi fait sans doute allusion Helen Deutsch lorsqu’elleécrit sur « les personnes chez lesquelles il y a eut refoulement », en notant que « le comportement (des « comme si ») n’est pas identique » , a moins qu’il s’agisse du refoulement présent dans les psychoses pour lesquelles la structure est le manque d’un signifiant, celui de la loi, le Nom du père, manque qui est l’effet d’une forclusion. En effet, dans les psychoses également, la vie affective et celle du désir, la forme d’amour dont les psychotiques sont capables et qu’ils conjoignent difficilement avec le courant du désir sexuel, est rendue problématique par la structure du manque d’un signifiant.


Amour et « comme si », amour et psychose


Examinons, du point de vue de la structure, ce qui fait la différence entre une personne « comme si », et un sujet psychotique. Du point de vue de Jacques Lacan, toute personne est un sujet, mais l’entrée dans le langage marque la naissance du sujet barré $, par l’opération de la castration langagière, du fait de la frappe signifiante. Il est notable que les sujets qui ne sont pas entrés dans le langage sont, comme les personnes autistes, souvent dans des comportements que le terme de « toute puissance » peut qualifier. Ancien enseignant, j’ai l’expérience d’un enfant de très petite section de maternelle, un enfant de 2 ans, qui est entré dans le langage en m’adressant un « au-revoir », alors qu’auparavant il était dans une sorte de toute puissance verbale par un langage qui lui était propre et qui n’était compréhensible de personne. Je pense que cet enfant est entré dans le langage parce qu’étonné, ce midi là, qu’il parle, je lui avait répondu : « oui, au revoir », marquant le fait qu’il parlait pour la première fois, et que je lui répondais en l’accueillant. L’au revoir français marque une séparation, mais pas définitive. C’est un « à bientôt, nous allons nous revoir », et pas un « adieu ».


Helen Deutsch écrit que les personnes comme si « ne ressentent aucun manque dans leur vie affective. Pour eux, les formes vides dans lesquelles elle se manifeste ne diffèrent en rien de ce que vivent les autres »16. Je pense qu’il faut nuancer ce propos, car l’expérience que j’ai de ces personnes, s’ils est vrai qu’elles font, dans les réalisations de leurs vies, deschoix souvent normés par les normes sociales héritées de leurs parents, montre qu’elles sont toute leur vie en recherche de quelque chose qu’elles n’ont pas reçu, assez d’amour, en se comportant comme si elles étaient, dans leur comportement, en demande d’amour. Non séparées, elles se comportent comme exclusives, englobantes, elles surprotègent, sur-régulent les vies de leurs enfants, manœuvrenten permanence pour happer leur(s) objet(s), sans être capable d’aimer elles non plus leurs enfants ou leur conjoint. Mais elles sont témoins du monde et des relations sociales qui s’y déploient. Rien ne les empêcheraient d’être capable d’amour si elles n’étaient autistes, pour les raisons que j’ai décrites.

Helen Deutsch note donc « le fait que ce comportement n’est pas identique à la froideur affective de des personnes chez lesquelles il y a eu refoulement. Chez ces dernières, une façade cache une vie sentimentale particulièrement riche et la perte d’affect est soit franchement exhibée soit recouverte par des surcompensations. » Helen Deutsch parle-t-elle ici du refoulement d’une part importante de la libido dans les psychoses ? Examinons ce point et les différences qu’elle et nous pouvons établir entre le problème de l’amour dans les psychoses et le problème de l’amour pour les « comme si » ; jusqu’à présent, je fais s’équivaloir personnalités « comme si » et personnes autistes.


L’amour dans les psychoses


Les psychanalystes s’interrogent sur l’amour dans les psychoses, tout admettant que le transfert est possible pour des sujets psychotiques qui s’adressent à eux. Un lien social difficile est également souvent associé à la psychose. Amour, forclusion du Nom du père – signifiant manquant, l’un de ceux que le sujet psychotique peut recevoir en l’acceptant s’il correspond à ses conceptions de ce qui est juste et peut le concerner personnellement – refoulement de sa part d’homosexualité, comme dans le cas du Président Shreber de Freud17, et ses développements dans le Séminaire, Livre III, Les psychoses, de Jacques Lacan18, déclenchement des psychoses quand apparaît dans la vie du sujet de structure psychotique, la « figure d’un père », comme cette position qui est intenable pour le Président Shreber quand il est nommé à des fonctions supérieures, dans son métier de magistrat de surcroît, donc responsable du bien fondé des décisions de justice rendues sous sa présidence… choix d’un partenaire qui peut servir à soutenir le sujet dans son existence, même si celui ou celle-ci n’est pas un partenaire pour le courant de désir du sujet, comment tous ces traits sont-ils liés dans l’histoire d’un sujet ? La question est recevable à partir du moment où ils se retrouvent dans les psychoses et qu’il s’agit d’une question de structure.

J’ai rencontré un sujet psychotique qui a déroulé devant moi, dans une locution libre, ce qui était pour lui un point de structure. Parlant de formulation langagière courantes qu’il retrouvait dans son métier, et que je connaissais, il a exprimé sa gêne, son malaise devant l’une d’elle, qui semblait, j’en avait l’impression, correspondre à une sorte mépris à son encontre. On lui disait : « il », à la place de « vous », ou de « tu », comme si l’on parlait de lui sans le prendre en compte, ou en considération. C’est moi qui lui ait proposé le terme de « mépris ». Il m’a parlé alors d’une scène d’enfance où un parent s’adressait à lui d’une manière analogue, en le mettant de côté, sans le considérer, donc en le méprisant, comme en lui lui niant son existence et en lui refusant donc la manifestation de son amour.

Pourtant, tous les enfants, à la naissance, sont démunis, ont besoin du soin de leur parents ou d’un seul parent, d’eux ou de lui ou elle pour sa survie, et de son/leur amour, dont lui est capable. Mais pour que l’amour soit possible pour l’enfant qui adresse cette demande à l’Autre parental, qu’il le reste et qu’il ait des prolongements et des réalisations dans les années ultérieures, dès l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte, il faut qu’on lui réponde favorablement. Si l’Autre parental, aucun des parents s’ils sont deux, ni personne dans son entourage régulier, ne répond à la demande d’amour de l’enfant, celui-ci aura du mal à subjectiver son malheur et même à parler authentiquement en acceptant la frappe signifiante, c’est-à-dire la castration langagière par l’introjection d’un signifiant qui lui correspond. Car personne ne le considère comme sujet.


Si l’enfant a commencé à parler authentiquement, c’est-à-dire de lui-même, par chance, et sans doute pouvons-nous là voir la trace d’une rencontre contingente favorable à cela (une autre personne que l’Autre parental, celui du soin, ou le deuxième parent, ou une autre personne qui s’adresse à lui en le considérant comme sujet, et donc lui donne accès à la possibilité de l’amour), mais que cet autre parental privilégié dans la demande d’amour du sujet infantile lui refuse cette possibilité dans un épisode particulier de son histoire, puisque rien ne se décide, dans l’enfance pour l’enfant en dehors de ce qui se passe dans son histoire, et même le méprise « au joint le plus intime de (son) être », alors ce qui lui est signifié de cette façon, comme une relation à un autre ou une autre enfant, par exemple, comme Freud a été le premier à en parler, que ce parent proscrit injustement, éventuellement violemment même si ce n’est, pour certains, que verbalement, peut résonner comme une interdiction d’un courant tendre envers un petit autre, plus ou moins libidinal, au plus singulier du sujet. Il pouvait trouver là l’amour qu’il ne trouvait en ce parent. Éventuellement, il trouvait à parler de lui à ce petit autre.


Pouvons-nous pousser le raisonnement jusqu’à écrire que le sujet infantile qui adresse une demande d’amour à ce parent et qui est ainsi méprisé peut avoir tendance à se mettre du côté de ce parent injuste et violent en acceptant de se conformer à ses exigences parce que, comme l’écrit Freud, l’enfant reçoit des ses parents les notions – qui sont bien sûr relatives, dans ce cas, puisqu’issues des valeurs ou des préjugés de celui-ci – du « bien » et du « mal » dans la crainte qu’il est de perdre l’amour de ceux-ci. Si cet enfant est surpris dans une scène tendre avec un ou une enfant du même sexe, ce qui possible pour tous les enfants, alors il est probable, et encore plus s’il lui est signifié que cette situation est inacceptable, que nous pouvons trouver là le lien entre un trait des psychoses qui est le refoulement de l’homosexualité, et la difficulté que le petit sujet aura à considérer comme recevables de nombreuses manifestations d’autorité, puisque le parent aimé méprise ce qu’il a de plus singulier et donc de plus précieux. Est-ce là, dans une même scène de l’enfance, la conjonction des sources de ce refoulement et de cette forclusion, celle que Lacan a appelée la « Forclusion du Nom du père », trait distinctif de toute psychose et unique raison, dans l’inconscient, de la structure psychotique ? En d’autres termes, les petits sujets de structure psychotique pour cette raison qu’il leur est difficile, et donc longtemps ou définitivement préférable subjectivement de forclore le Nom du père, c’est-à-dire pour eux ces signifiants qu’ils pourraient considérer comme justes et recevables, dans leur vie sociale – les lois existent et certaines sont justes, ils rencontrent parfois d’autres personnes qui font preuve d’une autorité réelle parce que fondée sur une conception de la justice qui leur semble acceptable, etc.- choisissent cette forclusion en raison d’une scène traumatique.

Le « désordre au joint le plus intime de l’être » est-il le résultat d’une incompréhension face à cette scène, où sont présents l’amour, la sexualité infantile, le mépris, la violence, la peur, puis l’angoisse… ? Et alors, dans la vie ultérieure du sujet, devient difficile de nouer réel, imaginaire et symbolique puisque l’accès à ce dernier terme de la triade RSI lui est rendu presque inaccessible à cause des répercussions immédiates et futures puisque constitutives de la formation de la personnalité – liée à l’inconscient – du sujet sur son devenir et ses difficultés.19


Forclusion du « Nom du père » : « une insondable décision » 20?

Pouvons-nous éclairer le « désordre au joint le plus intime de l’être » 21?


Il est probable que l’on puisse reformuler ces énoncés en les combinant ainsi : une décision logique du sujet en réaction à un épisode de son enfance où l’Autre parental lui a dénié la possibilité d’aimer et de désirer à sa façon singulière.


Psychose et autisme


Selon Helen Deutsch elle-même, il est important de noter la différence entre un patient « comme si », pour lequel « il s’agit de fuir la réalité, ou plutôt de se protéger contre la réalisation de tendances pulsionnelles non autorisées22 »23, et un patient psychotique, pour lequel il s’agit d’ « éviter un fantasme inverti d’angoisse »24. Pour le patient « comme si », autiste selon moi, « il ne s’agit plus (…) d’un acte de refoulement, mais d’une perte véritable des investissements affectifs d’objet. C’est ce que l’on trouve dans l’autisme. Faute d’avoir été accueilli (avec amour) dans sa famille, son entourage, et dans le langage, une personne autiste ne peut à son tour aimer, de peur de retrouver chez l’autre le manque d’amour de son enfance. Mais sa tendance à la norme, à la conformité, la mène à vivre apparemment une vie de couple ou une vie de parent des plus ordinaire et normée, mais en en tirant aucune satisfaction pour elle-même et sans donner d’amour, ni à son conjoint, ni à ses enfants. Cependant, cette personne peut surcompenser son impossibilité à aimer ses enfants en les surprotégeant. Ce qui s’ajoute au phénomène de « happage » qui se reproduit sans cesse dans ses relations avec ses enfants, car elle voudrait toujours obtenir leur amour sans en donner aucun, ou en le feignant. N’oublions pas ce que dit Lacan de la métaphore de l’amour : pour que l’aimé devienne aimant, il faut cette métaphore, donc l’accès au langage et donc à la parole pleine. Nous savons que l’amour vient en parlant. Accès au langage avec ses lois, métaphore et métonymie, et à la fonction du signifiant qui leur est conjointe, et qui fait, par exemple, qu’une psychanalyse est possible et qu’elle produit ses effets, par l’effet de création de sens de la métaphore, que permet la métonymie, veut dire identification de signifiant possible, et non pas seulement identification imaginaire comme dans les psychoses et dans l’autisme, et donc, comme chez les personnes « comme si ». C’est ce que nous retrouvons sous la plume d’Helen Deutsch lorsqu’elle note que « la relation du « comme si » au monde, normale en apparence, correspond en tout point à la pulsion d’imitation de l’enfant ; elle est l’expression de l’identificationau monde environnant, d’un mimétisme psychique dont l’issue est une bonne adaptationau monde de la réalité, malgré le manque d’investissement affectif d’objet. »25


Helen Deutsch pose alors cette définition : « Cette adaptation sans expérience d’affect est précisément ce que j’ai nommé « comme si ». 26


Ajoutons que l’accès au langage se traduit par la possibilité de formations de l’inconscient comme les symptômes.


Après avoir noté que ce caractère de la personne « comme si », disons caractère car « structure » voudrait dire inconscient structuré comme un langage, et donc demande l’accès à celui ci par l’introjection du signifiant, l’amène à être ambivalente dans ses relations : « capable aussi bien de fidélité absolue que d’infidélité »27, Helen Deutsch écrit que les personnes « comme si », et nous retrouvons-là des traits autistiques, « se rallient très facilement à des groupes sociaux, éthiques ou religieux, ce qui leur procure un étayage sur un mouvement de masse, et donne ainsi, par identification, un contenu à leur semblant d’existence »28. Helen Deutsch veut dire par là que ces personnes peuvent faire « comme si » toute leur vie.


Conclusion


L’énigme des « comme si », justement, amenait certains psychanalystes à proposer à leurs patients l’identification imaginaire à l’analyste, comme une identification positive. Ce en contradiction avec le fait qu’une analyse menée à son terme ne conduit pas à l’identification avec l’analyste, mais à la traversée du fantasme, au sinthome29et au désir de l’analyste, qui est celui du patient qui devient analyste et non pas celui de son analyste.


Mais si les personnes « comme si », autistes, font l’expérience d’une psychanalyse qui commence, après leur accueil en séances, par l’introjection du signifiant confirmée par l’analyste, ce dont je peut témoigner comme analyste, puis qui continue en analyse que font tous les sujets, et si une clinique continuiste leur permet aussi la métaphore paternelle, la signification de la loi, alors ces sujets, s’ils le souhaitent, peuvent terminer leur analyse sans s’arrêter à l’identification à leur analyste.


Christophe Gervot, psychanalyste, écrivain, musicien, artiste conceptuel, traducteur et formateur.


Christophe Gervot, psychanalyste à Missillac (44780), est diplômé en Lettres, Langues, Littérature et Civilisation Etrangères de l'Université Catholique de l'Ouest (UCO) et de l'Université Rennes 2. Il a été étudiant de l'Antenne Clinique d'Angers (ACA), de la Section Clinique de Nantes (SCN) et est diplômé en psychanalyse du Département de psychanalyse de l'université Paris 8. Il est également diplômé en Études européennes, option 'Politiques et Pratiques culturelles en Europe' (PPCE) de l'Institut d’Études européennes (IEE) de l'université Paris 8.


Bibliographie


- Deutsch, H., Les « comme si » et autres textes (1933-1970), textes réunis et préfacés par Marie-Christine Hamon, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2007.

- Freud, S., « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (dementia paranoides) (Le Président Schreber) », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1992.

- Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

- Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1981.

- Lacan, J., Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2005.


1 Deutsch, H., Les « comme si » et autres textes (1933-1970), textes réunis et préfacés par Marie-Christine Hamon, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2007, p. 53

2 Idem

3 Idem, pp. 53-54

4 Idem, p. 54

5 Idem

6 Idem. C’est moi qui souligne.

7 Idem

8 Idem. C’est moi qui souligne.

9 Idem, p. 54

10 Idem. C’est moi qui souligne.

11 Deutsch, H., opus cité, p. 54

12 Idem

13 Idem, pp. 54-55.

14 Deutsch, H., opus cité, p. 55

15 Idem

16 Deutsch, H., opus cité, p. 55

17 Freud, S., « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (dementia paranoides) (Le Président Schreber) », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1992.

18 Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, coll. Le champ freudien, 1981.

19 Si le sujet psychotique a la chance de faire une rencontre avec un autre sujet dont il peut recevoir un signifiant de la loi recevable pour lui, sans doute une relation avec cet autre, différente de celle de la scène traumatique quant à la personne qui fait preuve d’autorité, est-elle très favorable, si une forme d’amour y est présente, ne serait-ce que sous forme du respect, ce qui est difficile à dissocier. Cette relation favorable avec un autre, ou le tiers n’est pas absent, contrairement à la scène traumatique où le parent violent et l’enfant sont en relation duelle, peut-être une relation analytique, entre le patient psychotique et le ou la psychanalyste, dans la mesure où celui ou celle-là est névrosé.e, c’est-à-dire ayant le Nom du père, parce qu’ayant reçu un signifiant de la loi dans son histoire et l’ayant accepté. Il reste a l’analyste à confirmer ce signifiant pour l’analysant, le patient.

20 Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558

21 Idem

22 probablement par l’éducation que ses parents lui ont donnée.

23 Deutsch, H., Les « comme si » et autres textes (1933-1970), opus cité, p. 55

24 Idem

25 Idem, pp. 55-56

26 Idem, p. 56

27 Idem

28 Deutsch, H., opus cité, p. 56

29 Lacan, J., Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2005.

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