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Le refus autistique : préférer ne pas parler (quand le sujet autiste y renonce)

Mis à jour : il y a 2 jours

Où Herman Melville, dans son feuilleton publié en 1853, à New York, par le Putman's Morahly Magazine, édité en livre par les Éditions Allia, Paris, dès 2003, apporte une illustration de ce qu'est l'autisme et de comment "fonctionne" le sujet autiste.

Ajoutons un terme à la la série lacanienne de la forclusion, du refoulement et du déni : le refus autistique.

Dans son Séminaire, livre III, les psychoses1, où Lacan fait cette découverte déterminante que la psychose est due au manque d’un signifiant ches les sujets psychotiques, le signifiant de la loi, qu’il appelle aussi la métaphore paternelle car ce signifiant peut être donné au sujet par une autre personne que le père, et que, sans doute, cette métaphore permet toutes les autres et au discours de la chaîne signifiante de s’ordonner selon les deux axes, cette fois-ci, de la linguistique saussurienne, devenue chez Lacan qui y réintroduit le sujet, barré donc et au-delà, Lacan dons emploie les termes allemands correspondant aux trois traits structuraux fondamentaux de la psyché humaine : la forclusion (du Nom-du-père), qui conditionne la non-réception éventuelle des signifiants de la loi chez les psychotiques, le refoulement névrotique qui détermine les symptômes des névrosés et le déni pervers qui fait que, même si l’interdit est signifié et reconnu, il est « quand-même » contourné.

S’agissant de l’autisme, comme l’actualité politique en France en témoigne, je dirais que le terme inaugural de ce handicap est le refus.

Quoi qu’on dise au sujet autiste, il ne variera pas, s’enfoncera dans ses mensonges souvent tellement parfaitement assumés que peu décelables par les autres sujets, saut à avoir l’habitude de côtoyer des sujets autistes (c’est d’ailleurs pourquoi la vie des enfant d’autistes est difficile, même si eux ont par chance échappé par la contingence à l’autisme grâce à la présence ou la rencontre d’un non autiste dans leur entourage et c’est pourquoi une psychanalyse réussie leur permettra de vivre pleinement leur épanouissement), vous jurera qu’il ne ment pas, vous prendra même dans un discours moralisateur, ou fera appel au lien filial pour s’offusquer de votre réaction…

Mais s’il s’enfonce dans son isolement et sa solitude ce faisant, c’est bien par un refus, qui est accessible à sa conscience, un refus délibéré de ne pas parler, de ne pas s’inscrire dans les échanges langagiers et humains. Bien sûr, il le fait parce qu’il n’a pas été reçu avec amour dans ce monde par ce parent qui l’obnubile et auquel il peut rester attaché toute sa vie, et même, bien sûr, au-delà du passage des générations qui fait que ce parent peut sans doute mourir avant son enfant. La psychanalyse est là pour permettre aux personnes qui sont dans cette situation de vivre pleinement sans attendre cette issue comme seul soulagement. Il s’agit pour eux, comme pour tous les sujets, d’être séparés inconsciemment d’avec ce parent.

Le refus du sujet autistique de parler est tellement délibéré qu’il refuse de se considérer comme handicapé par ce choix, alors que l’évidence est là de ce handicap même pour lui ou elle. Il refuse de considérer son handicap, son en-deçà d’une structure de l’inconscient structuré comme un langage, comme une injustice, même s’il ou elle passe sa vie à faire payer à autrui cette injustice (en soi, cela est un autre mensonge).

Le sujet autiste choisit réellement, et donc possiblement en toute conscience, délibérément (en cela le sujet autiste se différencie du sujet de l’inconscient) de ne par parler, je veux dire de ne pas parler authentiquement, c’est-à-dire de lui-même ou d’elle-même.

En fait, après avoir demandé de l’amour à son/ses parent(s) pendant des années, lorsque cet amour ne vient toujours pas, le sujet autiste renonce à échanger, à parler. Il « préfère » ne pas parler. Comme Bartlelby, ce personnage d’Herman Melville 2, qui vit une vie de bureau, et qui, constamment, répète : « Je préfèrerais ne pas. » Comme ici :

« Voulez-vous me dire, Bartleby,où vous êtes né ?

- Je préfèrerais ne pas.

- Voulez-vous me dire quoi que ce soit qui vous concerne ?

- Je préfèrerais ne pas. »3

Bartleby ne dit pas qu’il préfère ne pas parler. Cet énoncé serait trop abrupt, et il croirait perdre l’amour de celui, ici, son supérieur hiérarchique dans ce bureau, qui s’adresse à lui. Il phonétise juste « Je préfèrerais ne pas », formule apprise qui répond non tout en laissant le oui ouvert. Sauf qu’il dit non, et que continuer une telle conversation rationnelle, en fonction du sens des énoncés, ne sert à rien. Bartleby, que son chef laisse dormir au bureau, sans en rajouter, finira par échouer en prison, et se laissera s’endormir (?) sur la pelouse de la cour intérieure de cet édifice.

Bartleby ne préfère pas parler. Les sujets autistes préfèrent ne pas parler.

De cela il découle que ce choix est hautement accessible à la psychanalyse que je pratique. Il s’agit, je le répète, d’écouter le patient autiste pour percevoir le moment où il incorpore le signifiant comme signifiant qui lui est propre, et de le lui confirmer, sur le mode de « je pense que là, vous avez parlé de vous ». Il s’ensuit un changement chez le patient qui entre dans l’inconscient par l’accès au langage qu’il s’est donné, et grâce à la psychanalyse. Les séances qui s’ensuivront, mais en cela elles ne diffèrent en rien de celles des autres analysants, sauf en leur singularité bien sûr, peuvent mener ce sujet sorti de l’autisme jusqu’à la névrose.

Ces nouveautés ne sont-elles pas appréciables pour les sujets autistes ? A eux de se déterminer.

Christophe Gervot, psychanalyste, écrivain, 16/03/2020 – 10/11/2020.

1Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, collection Champ freudien, 1981.

2Melville, H., Bartleby, le scribe, une histoire de Wall Street, traduit de l’anglais par Jean-Yves Lacroix, Paris, éditions Allia, 2009.

3Melville, H., Bartleby, le scribe, une histoire de Wall Street, traduit de l’anglais par Jean-Yves Lacroix, Paris, éditions Allia, 2009, p. 47-48.

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