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Le mythe de Psyché et d’Éros vu par Zucchi et Lacan

Mis à jour : juin 16

par Christophe Gervot


p.198, Lacan énonce : « l’agapè divine, en tant que s’adressant au pécheur comme tel… … Il suffit de jeter un coup d’œil (…) à ce qui a suivi, la Contre-Réforme, à savoir l’éruption de ce que l’on a appelé l’art du Baroque, pour s’apercevoir que cela ne signifie pas autre chose que la mise en évidence, l’érection comme telle du pouvoir de l’image dans ce qu’elle a de séduisant. »


I – La Réforme et le Concile de Trente


Nous sommes au XVIè siècle, celui du succès de la Réforme protestante, qui vit plusieurs pays se séparer de Rome. 1521 : séparation officielle de l’Allemagne, de l’Angleterre, des Pays Bas et de quelques régions françaises de l’Église de Rome. L’Espagne résiste à cette contagion « grâce » à l’Inquisition. Le pape Paul III réunit le Concile de Trente où les théologiens et évêques espagnols exercèrent une grande influence.

Selon ce concile : affirmation de 6 dogmes, dont celui des 2 sources de vérité : la Bible et la tradition de L’Église et celui, qui nous intéresse au premier chef ici, de la légitimité du culte des saints et des indulgences (d’où la profusion d’images de saints qui en résulte).


A/ De l’humanisme au baroque


1/ La Renaissance


Dans le champ des Beaux-arts : le corps de l’homme, celui de la femme deviennent le sujet principal (cf. la Chapelle Sixtine, Botticelli, Le Titien…). L’homme se redécouvre, dans la littérature et dans l’art en général. Il devient le centre de l’Univers. C’est une tentative de se détacher de Dieu : c’est l’humanisme.

En Espagne, qui n’admet pas la critique anti-chrétienne de l’idéal humaniste, l’homme, pour les artistes, continue de s’expliquer par sa relation à Dieu. C’est l’humanisme chrétien.

La théorie humaniste : l’art consiste en une imitation idéale de la nature humaine en action.


2/ Le baroque est lié au départ à la renaissance religieuse du catholicisme et à la Contre-Réforme. Il est né à Rome à la fin du XVIè siècle. L’Espagne, les pays germaniques et la Flandre catholique l’adoptent. C’est au départ l’art du catholicisme militant, l’art des Jésuites.

Le Baroque se consacre à manifester les aspects visibles de la religion. Il vise à émouvoir les sens et le cœur. C’est un art didactique. Les couvents, les paroisses, les chapitres commandent sculptures, retables, scènes de la Passion. Le Baroque est le triomphe de l’exubérance sur l’aridité des lois, des règles et des codes. Il est davantage extériorisé qu’intériorisé, plus sensuel qu’intellectuel, il s’adresse davantage aux sens, au cœur, qu’à la Raison (ce en quoi il diffère de l’humanisme.)


Reprenons la citation de Lacan : « … Il suffit de jeter un coup d’œil (…) à ce qui a suivi, la Contre-Réforme, à savoir l’éruption de ce que l’on a appelé l’art du Baroque, pour s’apercevoir que cela ne signifie pas autre chose que la mise en évidence, l’érection [allusion au phallus] comme telle du pouvoir de l’image [pouvoir érotique] dans ce qu’elle a de séduisant [d’agalmatique], quelque chose qui attire le regard) ».


Lacan parle beaucoup du baroque. Sans doute y a t-il dans l’art la démonstration de ce qu’il recherche (Cf. une leçon du séminaire XX : « du baroque »).


Le Baroque est un coup de force (le 2ème ?) de L’Église.

1er coup de force : le culte de la Vierge, comme objet du désir, vierge qui est tout amour (qui ne doit pas jouir !). La Vierge, c’est le Phallus (comme le figurent les statues).


Les représentations de la Vierge s’opposent par leur forme aux représentations des saints baroques.


2ème coup de force : l’iconographie baroque (statues, tableaux, fresques, retables…) représente la jouissance, avec l’accord de Dieu ( !), c’est la manière qu’a trouvé l’Église de réintroduire la question de la jouissance, c’est à dire celle de la souffrance pour Dieu, dans l’art.

(Cf. l’Extase de Sainte Thérèse de Bernini)

(Cf. St Sébastien de Ribera)


II- Le mythe de Psyché et d’Éros vu par Zucchi et Lacan


Lacan consacre une leçon à commenter le tableau de Jacopo del Zucchi : Psyché découvre Éros (Rome, Galerie Borghèse), qui se situe dans le courant maniériste de l’art baroque, et qui l’interpelle dans ce musée alors qu’il n’est que très peu mis en valeur. Que nous dit-il ?


Le mythe de Psyché et D’Éros tel que conté par Apulée dans Les métamorphoses dans la leçon XVI du Séminaire VIII de Lacan

Lacan : Psyché est favorisée par un extraordinaire amour, celui d’Éros lui-même et jouit d’un bonheur parfait, si ce n’est que la curiosité la prend, sur la suggestion perfide de ses sœurs, de voir de qui il s’agit, malgré l’insistance de son amant de rester invisible. Ses malheurs commencent alors.


Lacan remarque que les représentations, nombreuses, de ce moment du mythe, dans l’art, ne présentent pas habituellement Psyché armée, comme ici, d’un cimeterre.

De Plus, la lumière et la composition, le bouquet (cf. détail), désignent « de la façon la plus précise », dissimulé derrière ces fleurs, le phallus d’Éros, ainsi qu’un fil qui unit dans la représentation la menace du tranchoir au phallus D’Éros.


Lacan : considérer cette œuvre comme une représentation de la menace de castration dans la conjoncture amoureuse est une erreur.


Lacan : la source de cette représentation de Psyché armée se situe dans le texte d’Apulée : l’oracle d’Apollon (un serpent hideux viendrait s’unir à elle). S’y ajoutent l’insistance à rester invisible d’Éros et la perfidie des sœurs jalouse. D’où un « court-circuit mental » (Lacan) et Psyché s’arme.


Auparavant, Psyché jouissait du bonheur des dieux., mais l’histoire signifie qu’elle est d’une autre nature (non divine), bien humaine car faible et attachée à sa famille.


Lacan : la thématique de cette histoire n’est pas celle du couple, il ne s’agit pas des rapports de l’homme et de la femme. Il s’agit des rapports de l’âme et du désir.


Lacan : Zucchi a peint ici ce moment précis ou se présentifie le complexe de castration (ce qui fait fuir Éros ?)


Lacan : Le complexe de castration « ne peut s’articuler pleinement qu’à considérer la dynamique instinctuelle comme structurée par la marque du signifiant. ». Cette image nous montre « un centre commun, au sens vertical, entre l’âme et ce point de production du complexe de castration… » et « que le complexe de castration est, dans sa structure et dans sa dynamique instinctuelle, centré d’une façon telle qu’il recoupe exactement ce que nous pouvons appeler le point de la naissance de l’âme. »


Lacan : le sens de l’histoire de Psyché est qu’elle ne commence à vivre comme Psyché « en tant que sujet d’un pathos qui est à proprement parler celui de l’âme, qu’au moment ou le désir qui l’a comblée se dérobe et la fuit. »


La naissance de l’âme est pour tous un moment historique. Ici, pour Psyché, c’est le début de l’histoire dramatique que relate le mythe.


Lacan : « l’analyse, avec Freud, a été droit à ce point. Le message freudien s’est terminé sur cette articulation, c’est à savoir qu’il y a un terme dernier » (cf Analyse finie et infinie) « où l’on arrive quand on arrive à réduire chez le sujet toutes les avenues de sa résurgence, de sa reviviscence, de sa répétition inconsciente, quand on arrive à faire converger celle-ci vers le roc – le terme est dans le texte – du complexe de castration. »


Lacan (p.274) : cette « image (…) a la valeur d’incarner ce que je veux dire en parlant du paradoxe du complexe de castration».


Lacan (p. 276) : « j’espère que vous avez bien remarqué dans le tableau les fleurs qui sont là devant le sexe d’Éros. Elles ne sont justement si marquées d’une telle abondance, que pour que l’on ne puisse voir que derrière, il n’y a rien. Il n’y a littéralement pas la place du moindre sexe. Ce que la Psyché est là sur le point de trancher est disparu déjà devant elle. »

« De sorte que ce dont il s’agit, et qui est concentré dans cette image, c’est bien le centre du paradoxe du complexe de castration. C’est que le désir de l’Autre, en tant qu’il est abordé au niveau de la phase génitale, ne peut jamais être en fait accepté dans ce que j’appellerai son rythme, qui est en même temps sa fuyance. »


Ce paradoxe concerne d’abord les enfants, car alors la réalité du désir sexuel n’est pas adaptée à « l’organisation psychique en tant qu’elle est psychique. » « Car l’organe n’est apporté et abordé que transformé en signifiant, et pour être transformé en signifiant, il est tranché. » (p. 277)


Lacan (p. 278) résume son intention par la volonté d’attirer l’attention de son auditoire sur « le rapport du phallus avec l’effet du signifiant, et sur le fait que le phallus comme signifiant – et cela veut dire comme transposé à une toute autre fonction que sa fonction organique – est le centre de toute appréhension cohérente de ce dont il s’agit dans le complexe de castration », ce qui est « génialement représenté grâce au maniérisme même de l’artiste. »

Lacan : en effet, en mettant ces fleurs « devant le phallus comme manquant, et comme tel porté à sa majeure signifiance », l’artiste a anticipé de 3 siècles ½ l’image dont s’est servi Lacan « pour articuler la dialectique des rapports du moi idéal et de l’idéal du moi. »

Merci à Paul Drochon et à Rémi Lestien.


Christophe Gervot, musicien, écrivain, artiste conceptuel, psychanalyste, traducteur et formateur.

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