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Forclusion du « Nom du père » : « une insondable décision » ?

Mis à jour : juin 16

Forclusion du « Nom du père » : « une insondable décision » ?

Pouvons-nous éclairer le « désordre au joint le plus intime de l’être » ?


Il est probable que l’on puisse reformuler ces énoncés en les combinant ainsi : une décision logique du sujet en réaction à un épisode de son enfance où l’Autre parental lui a dénié la possibilité d’aimer et de désirer à sa façon singulière.


Les psychanalystes s’interrogent sur l’amour dans les psychoses, tout admettant que le transfert est possible pour des sujets psychotiques qui s’adressent à eux. Un lien social difficile est également souvent associé à la psychose. Amour, forclusion du Nom du père – signifiant manquant, l’un de ceux que le sujet psychotique peut recevoir en l’acceptant s’il correspond à ses conceptions de ce qui est juste et peut le concerner personnellement – refoulement de sa part d’homosexualité, comme dans le cas du Président Shreber de Freud, et ses développement dans le Séminaire, livre III de Jacques Lacan, déclenchement des psychoses quand apparaît dans la vie du sujet de structure psychotique, la « figure d’un père », comme cette position qui est intenable pour le Président Shreber quand il est nommé à des fonctions supérieures, dans son métier de magistrat de surcroît, donc responsable du bien fondé des décisions de justice rendues sous sa présidence… choix d’un partenaire qui peut servir à soutenir le sujet dans son existence, même si celui ou celle-ci n’est pas un partenaire pour le courant de désir du sujet, comment tous ces traits sont-ils liés dans l’histoire d’un sujet ? La question est recevable à partir du moment où ils se retrouvent dans les psychoses et qu’il s’agit d’une question de structure.


J’ai rencontré un sujet psychotique qui a déroulé devant moi, dans une locution libre, ce qui était pour lui un point de structure. Parlant de formulation langagière courantes qu’il retrouvait dans son métier, et que je connaissais, il a exprimé sa gêne, son malaise devant l’une d’elle, qui semblait, j’en avait l’impression, correspondre à une sorte mépris à son encontre. On lui disait : « il », à la place de « vous », ou de « tu », comme si l’on parlait de lui sans le prendre en compte, ou en considération. C’est moi qui lui ait proposé le terme de « mépris ». Il m’a parlé alors d’une scène d’enfance où un parent s’adressait à lui d’une manière analogue, en le mettant de côté, sans le considérer, donc en le méprisant, comme en lui lui niant son existence et en lui refusant donc la manifestation de son amour.

Pourtant, tous les enfants, à la naissance, sont démunis, ont besoin du soin de leur parents ou d’un seul parent, d’eux ou de lui ou elle pour sa survie, et de son/leur amour, dont lui est capable. Mais pour que l’amour soit possible pour l’enfant qui adresse cette demande à l’Autre parental, qu’il le reste et qu’il ait des prolongements et des réalisations dans les années ultérieures, dès l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte, il faut qu’on lui réponde favorablement. Si l’Autre parental, aucun des parents s’ils sont deux, ni personne dans son entourage régulier, ne répond à la demande d’amour de l’enfant, celui-ci aura du mal à subjectiver son malheur et même à parler authentiquement en acceptant la frappe signifiante, c’est-à-dire la castration langagière par l’introjection d’un signifiant qui lui correspond. Car personne ne le considère comme sujet.


Si l’enfant a commencé à parler authentiquement, c’est-à-dire de lui-même, par chance, et sans doute pouvons-nous là voir la trace d’une rencontre contingente favorable à cela (une autre personne que l’Autre parental, celui du soin, ou le deuxième parent, ou une autre personne qui s’adresse à lui en le considérant comme sujet, et donc lui donne accès à la possibilité de l’amour), mais que cet autre parental privilégié dans la demande d’amour du sujet infantile lui refuse cette possibilité dans un épisode particulier de son histoire, puisque rien ne se décide, dans l’enfance pour l’enfant en dehors de ce qui se passe dans son histoire, et même le méprise « au joint le plus intime de (son) être », alors ce qui lui est signifié de cette façon, comme une relation à un autre ou une autre enfant, par exemple, comme Freud a été le premier à en parler, que ce parent proscrit injustement, éventuellement violemment même si ce n’est, pour certains que verbalement, peut résonner comme une interdiction d’un courant tendre envers un petit autre, plus ou moins libidinal, au plus singulier du sujet. Il pouvait trouver là l’amour qu’il ne trouvait en ce parent. Éventuellement, il trouvait à parler de lui à ce petit autre.


Pouvons-nous pousser le raisonnement jusqu’à écrire que le sujet infantile qui adresse une demande d’amour à ce parent et qui est ainsi méprisé peut avoir tendance à se mettre du côté de ce parent injuste et violent en acceptant de se conformer à ses exigences parce que, comme l’écrit Freud, l’enfant reçoit des ses parents les notions – qui sont bien sûr relatives, dans ce cas, puisqu’issues des valeurs ou des préjugés de celui-ci – du « bien » et du « mal » dans la crainte qu’il est de perdre l’amour de ceux-ci. Si cet enfant est surpris dans une scène tendre avec un ou une enfant du même sexe, ce qui possible pour tous les enfants, alors il est probable, et encore plus s’il lui est signifié que cette situation est inacceptable, que nous pouvons trouver là le lien entre un trait des psychoses qui est le refoulement de l’homosexualité, et la difficulté que le petit sujet aura à considérer comme recevables de nombreuses manifestations d’autorité, puisque le parent aimé méprise ce qu’il a de plus singulier et donc de plus précieux. Est-ce là, dans une même scène de l’enfance, la conjonction des sources de ce refoulement et de cette forclusion, celle que Lacan a appelée la « Forclusion du Nom du père », trait distinctif de toute psychose et unique raison, dans l’inconscient, de la structure psychotique ? En d’autres termes, les petits sujets de structure psychotique pour cette raison qu’il leur est difficile, et donc longtemps ou définitivement préférable subjectivement de forclore le Nom du père, c’est-à-dire pour eux ces signifiants qu’ils pourraient considérer comme justes et recevables, dans leur vie sociale – les lois existent et certaines sont justes, ils rencontrent parfois d’autres personnes qui font preuve d’une autorité réelle parce que fondée sur une conception de la justice qui leur semble acceptable, etc.- choisissent cette forclusion en raison d’une scène traumatique.

Le « désordre au joint le plus intime de l’être » est-il le résultat d’une incompréhension face à cette scène, où sont présents l’amour, la sexualité infantile, le mépris, la violence, la peur, puis l’angoisse… ? Et alors, dans la vie ultérieure du sujet, devient difficile de nouer réel, imaginaire et symbolique puisque l’accès à ce dernier terme de la triade RSI lui est rendu presque inaccessible à cause des répercussions immédiates et futures puisque constitutives de la formation de la personnalité – liée à l’inconscient – du sujet sur son devenir et ses difficultés.


Si le sujet psychotique a la chance de faire une rencontre avec un autre sujet dont il peut recevoir un signifiant de la loi recevable pour lui, et sans doute une relation avec cet autre, différente de celle de la scène traumatique quant à la personne qui fait preuve d’autorité, est-elle très favorable, si une forme d’amour y est présente, ne serait-ce que sous forme du respect, ce qui est difficile à dissocier.


Cette relation favorable avec un autre, ou le tiers n’est pas absent, contrairement à la scène traumatique où le parent violent et l’enfant sont en relation duelle, peut-être une relation analytique, entre le patient psychotique et le ou la psychanalyste, dans la mesure où celui ou celle-là est névrosé.e, c’est-à-dire ayant le Nom du père, parce qu’ayant reçu un signifiant de la loi dans son histoire et l’ayant accepté. Il reste a l’analyste à confirmer ce signifiant pour l’analysant, le patient.


Forclusion du « Nom du père » : « une insondable décision » 1?

Pouvons-nous éclairer le « désordre au joint le plus intime de l’être » 2?


Il est probable que l’on puisse reformuler ces énoncés en les combinant ainsi : une décision logique du sujet en réaction à un épisode de son enfance où l’Autre parental lui a dénié la possibilité d’aimer et de désirer à sa façon singulière.


Christophe Gervot, psychanalyste, écrivain, musicien, artiste conceptuel, traducteur et formateur.


Christophe Gervot, psychanalyste à Missillac (44780), est diplômé en Lettres, Langues, Littérature et Civilisation Etrangères de l'Université Catholique de l'Ouest (UCO) et de l'Université Rennes 2. Il a été étudiant de l'Antenne Clinique d'Angers (ACA), de la Section Clinique de Nantes (SCN) et est diplômé en psychanalyse du Département de psychanalyse de l'université Paris 8. Il est également diplômé en Études européennes, option 'Politiques et Pratiques culturelles en Europe' (PPCE) de l'Institut d’Études européennes (IEE) de l'université Paris 8.





1 Lacan, J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558

2 Idem

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